Revue Littéraire : Les Portes de la Maison des Morts de Steven Erikson

Quel plaisir de continuer la chronique de cette grande saga que j’ai découverte cette année. Le livre des Martyrs ou Malazan Book of the Fallen dans son titre original, est une décalogie écrite par Steven Erikson. Depuis 2018, Leha s’est lancé dans l’édition et la traduction de cette œuvre après deux échecs de publication chez buchet Chastel et Calmann Levy, ce dernier avait d’ailleurs découpé le livre que je vais chroniquer aujourd’hui en deux parties. C’était un choix d’édition qui ne me paraît pas judicieux avec le recul tant cette histoire mérite d’être racontée en un seul tome. Pour ceux qui n’auraient pas entendu parler de la série, je vous renvoie à mon premier article sur le tome 1 Les jardins de la Lune. Cette fois-ci nous quittons le continent de Genabackis et laissons les personnages que nous connaissons bien, exceptés quelques-uns, pour rejoindre le continent de Sept-Cités où couve une rébellion.

Au départ, ce tome devait être le troisième mais il se trouve que Steven Erikson perdit la carte mémoire avec les 350 premières pages de Les souvenirs de la Glace suite directe des jardins de la Lune, qui devait être le deuxième tome de la saga. Il choisit donc d’abandonner ce projet et de se consacrer à la rédaction du tome suivant qui finalement deviendra le 2e : Les Portes de la Maison des Morts. Et quel choix judicieux dans la conception de la saga, car croiser les trames scénaristiques de son histoire aussi tôt dans la globalité de son récit crée une intensité émotionnelle qu’il n’aurait peut-être pas atteinte si Les souvenirs de la Glaces avait été le deuxième tome.

Quatrième de couverture

Félisine, la plus jeune fille de la Maison Paran, tombée en disgrâce, rêve de vengeance dans les mines d’Otataral. Pendant ce temps, le sapeur Violain et l’assassin Kalam, deux Brûleurs de Ponts devenus hors-la-loi, se sont fixé comme mission de ramener la jeune Apsalar chez elle et, ce faisant, de confronter l’Impératrice Laseen. Tandis qu’à Hissar, Coltaine, commandant de la 7ème Armée de Malaz, s’apprête à lancer ses fidèles Wickiens et ses troupes dans une ultime bataille pour sauver les populations jetées sur les routes par le chaos de la rébellion. C’est ce moment que choisissent deux vagabonds séculaires pour revenir : Mappo le Trell et son compagnon Icarium de demi-sang Jaghut, porteurs d’un secret dévastateur qui menace de rompre ses chaînes à tout instant…

Mon avis :

Toujours aussi grandiose, épique.

La structure du récit est peut-être plus facile à suivre que dans le premier tome. Le style est assez différent du premier roman, peut-être est-ce dû à la traduction assurée cette fois par Nicolas Merrien, mais plus probablement parce que celui-ci a été écrit 8 ans après le premier et que le style de l’auteur a évolué. Nous allons suivre une fois de plus plusieurs groupes de personnages, amenés parfois à se retrouver en fin de volume. Je n’en ai pas parlé dans la chronique précédente mais les romans se découpent en plusieurs parties (Livre). Chacune va se centrer sur des événements bien précis.

Une histoire conçue bien en amont…

Nous quittons donc Genabackis le continent du premier tome pour nous rendre en Sept-Cités, un continent sous l’emprise malazéenne dont nous avons entendu parler dans le premier tome. La rébellion gronde. Nouveaux décors, nouveaux personnages, nouveaux dramas, Steven Erikson nous régale comme toujours avec ses poèmes en début de chapitres qui, d’après la dernière interview que j’ai écouté, sont écrit avant le chapitre, une manière pour lui de placer le thème de ce dernier, et de se remémorer le but qu’il se fixe dans celui-ci. Car il le dit lui-même, il n’écrit aucune phrase au hasard. Chaque mot, chaque élément, est réfléchi. Et pour ceux qui pensent qu’il cherche une nouvelle idée à chaque nouveau tome et bien non, nous ne sommes pas comme dans certaines séries que l’on rallongent artificiellement pour le bénéfice financier à réaliser. On sent bien que le premier roman n’était finalement qu’une entrée en matière, la partie visible de l’iceberg, et, bien que chaque livre se suffise à lui-même, c’est à dire qu’ils ont chacun leur trame principale et leur dénouement, l’auteur nous incite à vouloir en savoir plus sur son univers. Quelles sont donc ces races fondatrices ? qu’ont-elles fait ? Qui sont les Ascendants ? et les Dieux d’où viennent-ils ? Les Ascendants et les Dieux sont-ils identiques ? Pourquoi Ombretrône et La Corde dans le tome précédent souhaitaient la mort de l’Impératrice? Autant de question qui vont trouver en partie réponse dans ce nouveau livre, bien sûr pas toutes, sinon ce serait trop facile et on le sait Steven Erikson déteste la facilité.

Nous allons donc suivre de nouveaux héros, comme Mapo et Icarium qui arpentent le monde depuis très longtemps. On sent qu’ils sont source de savoirs et en même temps, paradoxe incroyable, Icarium ne possède plus aucun souvenir de son passé. D’autres également comme Félisine la jeune sœur de Ganoes Paran, rencontré dans le premier tome, qui va malheureusement subir les conséquences de la politique malazéenne alors que Tavore sa soeur ainée vient de devenir l’adjointe de l’Impératrice. Félisine m’a personnellement tapé sur les nerfs les 3/4 du roman, mais je pense que c’est voulu par l’auteur. L’histoire de la jeune Paran prend de l’importance au fil des pages, et une chose est sûre, Erikson est sans complaisance avec ses personnages, encore moins pour ses lecteurs. A l’instar d’un GRR Martin, il n’hésite pas à prendre le contre-pied de ce que nous pensons être la suite logique. Cela est le cas avec cette partie du récit mais le sera d’autant plus avec le plus gros morceau de l’histoire de ce tome, j’y reviendrai plus tard.

Au crédit des personnages déjà connus, nous retrouvons Violain, Kalam, Crokus et Apsalar, seuls personnages issus du tome 1. Les anciens Brûleurs de Ponts ont décidé de ramener Apsalar, anciennement Mes Regrets, chez elle en Ikto Kan, Violain et Kalam, profitant juste du prétexte pour avoir une explication avec l’Impératrice sur les événements qui se sont produits en Genabackis. Un vrai plaisir de retrouver l’assassin ancien membre de la Griffe, plus mortel et perspicace que jamais. Nous découvrons un peu plus Violain dans ce tome, alors que nous l’avions à peine croisé dans le premier, et il s’avère être un soldat plutôt astucieux. Seul Crokus au milieu de tout cela m’a paru un peu inutile, en amoureux transi. Mais avec Erikson toujours se méfier de ce que peuvent devenir les personnages…

Oh, Coltaine…

Evidemment à ce stade d’exposition on se demande bien comment l’auteur va réussir à nouer toutes ces ficelles, et comme si cela ne suffisait pas, il choisit de faire éclater la rébellion (grâce à un petit coup de pouce du destin) au beau milieu des vacances en Sept-Cités de nos Brûleurs de Ponts. Au cœur d’une ambiance arabisante que Prince of Persia n’aurait pas renié, Steven Erikson choisi alors de mettre en place le drame le plus puissant que je n’ai jamais lu : La Chaîne des Chiens de Coltaine et sa 7e Armée. Oh… Mon Dieu… Que dire sans vous spoiler? Tout d’abord que Calmann Levy lors de sa publication avait fait une sacrée erreur de séparer cette trame scénaristique du reste, car je pense que reliée ainsi à l’histoire complète, l’émotion n’en est que plus grande. Un grand merci aux Editions Leha qui encore une fois fait les bons choix éditoriaux afin de respecter la qualité initiale du livre. La rébellion a poussé des milliers de réfugiés fidèles à l’Empire sur les routes et Coltaine Le poing de la 7e Armée, doit effectuer une retraite de plusieurs centaines de kilomètre à travers le désert escortant les civiles. Voilà le pitch pourrait-on dire, or cela parait dès le début désespéré tant la distance à parcourir et la masse concernée sont grandes. Et pourtant chaque page qui passe, l’espoir s’allume, un espoir de fou que nous vivons au travers des yeux de l’historien impérial Duiker, membres du cortège, la mort est partout, les héros aussi, les légendes s’écrivent. Chaque chapitre qui passe loin de Coltaine et de sa Chaîne des Chiens, nous interroge, nous pousse en avant. Un récit d’une poignante émotion. Le plan humain, comme l’aspect militaire, sont magnifiquement traités, la justesse des descriptions et des événements qui composent cette histoire sont tous simplement incroyables, jusqu’à la dernière ligne du livre. Je dois l’avouer, pour la première fois depuis une éternité, j’ai pleuré sur mon livre lors du dénouement et mon cœur sera à jamais au milieu de ces dernières pages du livre, avec la 7e Armée.

Le reste du livre est également d’une grande qualité et les révélations sont nombreuses, de celles qui vous laissent les yeux grands ouverts, la bouche en forme de O, et qui vous obligent à relire plusieurs fois le passage pour être sûr que vous ne rêvez pas. L’univers se met en place, toujours aussi lentement mais de façon implacable, l’auteur ne facilite toujours pas le travail, mais donne quelques pièces supplémentaires du puzzle. Et qu’il est gratifiant pour le lecteur de tenter de les assembler et parfois d’y parvenir, dévoilant un peu plus le délicat canevas tissé avec précision qui nous sert de toile de fond. Chaque révélation entraîne invariablement d’autres interrogations, mais n’est-ce pas ce que nous souhaitons quand nous lisons ? Nous questionner et tenter d’y apporter des réponses? Et en terme de réflexion, notamment d’ordre philosophique, Erikson n’est pas en reste. Son récit, bien qu’étant un monde de fiction est un excellent reflet de la complexité humaine, vu sous différentes facettes. Ici pas de noir ou de blanc, pas de bien ou mal, juste des personnages qui suivent leurs morales, leurs motivations, ou du moins qui essayent, pris dans un tourbillon de sable jaune aveuglant qui peut ressembler au destin…

Conclusion:

Pouvait-on faire mieux que le tome 1 ? OUI! Sept fois oui ! Cette lecture beaucoup plus longue que la première fut un incroyable voyage, le genre de livre qui vous marque à vie. Quand on arrive au bout, bien que l’histoire se suffise à elle-même, on a envie que d’une chose : lire la suite ! Alors comment faire quand on déjà mis 10 à la première lecture et qu’on a pris encore plus de plaisir au deuxième ? Et bien nous mettrons 10 aussi mais il sera intéressant en 2023 quand la série sera fini d’être publiée en français de faire un classement des tomes préférés. A noter que la couverture est encore une fois signée Marc Simonetti et qu’elle est à nouveau somptueuse, je vous laisse rencontrer l’illustration dans le livre, et je vous donne rendez-vous dans le Saint désert de Raraku, sur la voie des Mains…

la note : 10/10

Pour aller plus loin, l’info en plus : je ne sais pas si vous connaissez, mais j’écoute ce podcast en anglais qui propose une lecture commune des livres entre trois amis, dont l’animateur, lui, a déjà lu il y a longtemps l’intégralité de l’histoire. Le podcast s’appelle Ten Very Bigs Books. Cette semaine Steven Erikson himself a participé pour fêter les 20 ans de la sortie des Jardins de la Lune. Il se trouve qu’il suit le podcast également et qu’après lui avoir demandé une interview par mail il y a quelques temps, il a répondu favorablement à leur demande, tant il apprécie leur émission. Que du bonheur à écouter… pour les anglophones bien sûr.

Pour aller encore plus loin (oui prolongeons le plaisir de cet univers), j’aime lire en écoutant de la musique. Quand il s’agit de roman fantastique comme ceux du King, il s’agit souvent de Metal, étonnant non? Mais lorsqu’il s’agit de Fantasy, mon cœur se rappelle ses études classiques de musique et tend vers le symphonique, principalement les musiques de films. J’ai découvert que le livre a généré de l’autre coté de l’Atlantique bien des œuvres artistiques, que ce soit des illustrations ou de la musique. C’est donc avec plaisir que je partage ces deux somptueux morceaux disponibles sur Youtube de la chaine JulianShanahanMusic. Il m’accompagne tout au long de mes lectures malazéennes dorénavant.

N’hésitez pas vous aussi à me dire en commentaire, si vous lisez en musique ou pas (!), et ce que vous écoutez suivant vos lectures. J’attends également vos impressions de lecture sur ce cycle qui est pour moi une révélation, et j’aurai très prochainement des nouvelles à vous donner en rapport avec cette série, des nouvelles très spéciales, un projet un peu fou.

Je vous retrouve très bientôt pour la suite des revues littéraires dans l’univers de Steven Erikson, avec Les souvenirs de la Glace.

Bonsai.

Vous pouvez aller lire aussi les avis de Symphonie, Xapur, Les Chroniques du Chroniqueur, Apophis, L’ours Inculte, Albédo

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